Droits de l’enfant au Burundi: Des avancées mêlées à des défis

Comme promis dans la première partie de l’interview, Me Jacques Nshimirimana, commissaire à la CNIDH et président de la FENADEB dans la seconde partie, nous parle de son point de vue par rapport à la situation des droits de l’enfant. Il se réjouit des avancées déjà enregistrées. Il regrette néanmoins que pas mal de défis persistent. Il prône la conjugaison des efforts pour que le respect des droits de l’enfant soit une réalité au Burundi. Voici la suite de l’interview

EN : Quel est votre point de vue par rapport à la situation des droits de l’enfant au Burundi (des avancées et des défis)

JN : Depuis 2010, il y a eu  beaucoup des avancées significatives et des innovations en matière des droits de l’enfant. Je peux citer par exemple la mise en place d’un Forum National des enfants en 2011, qui est le tout premier cadre légal de participation des enfants burundais au processus décisionnel démocratique, un droit universel qui leur est reconnu par l’art.12 de la CDE ratifiée par le Burundi en 1991. L’autre exemple, c’est la décision du Gouvernement d’assurer la gratuité des soins de santé pour les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes ainsi que la gratuité scolaire au niveau de l’enseignement fondamental. Le récent programme du Gouvernement de retirer tous les enfants en situation de la rue dans les centres urbains est également un exemple éloquent qui illustre les avancées du Burundi en matière des droits de l’enfant, sans oublier les récentes innovations en matière de justice juvénile notamment la création de  trois centres de rééducation pour les mineurs en conflits avec la loi à Ruyigi, Ngozi et Rumonge. Comme le dit si bien la sagesse Rundi « Ikivi kirimwa na benshi kiduga ningoga » qui se traduit littéralement par « l’Union fait la force ». Cette réussite n’allait pas être possible sans la franche collaboration entre les acteurs nationaux et internationaux qui travaillent sur les problèmes de l’enfant au Burundi. Je ne doute pas que ce sont mêmes ces avancées qui auraient poussé les pays membres de l’Union Africaine à élire le Burundais Joseph Ndayisenga comme président du Comité des experts de l’Union Africaine pour les droits et le bien être de l’enfant, une position que le Burundi occupe pour la première fois dans l’histoire de cet organe .

Toutefois, tout n’est pas rose dans le secteur de l’enfance. C’est un secteur qui présente d’énormes défis qui doivent être relevés.

Le taux d’abandon scolaire qui sillonne en moyenne entre 150 000 et 175 000 écoliers par an, des cas de grossesses en milieu scolaire (autour de 1450 cas recensées en 2019), encore des cas de mariages avant l’âge légal, la persistance du phénomène des enfants en situation de rue malgré les efforts du gouvernement et ses partenaires, le phénomène de traite des personnes qui n’épargne pas les enfants, l’exploitation des enfants pour des fins politiciennes qui s’observe parfois même à l’école alors qu’elle devrait rester apolitique tel que prévu par la loi (article 7 du Règlement scolaire) sans oublier la spoliation des biens des orphelins par les membres de leurs familles qui est devenue monnaie courante dans certains coins du pays.

EN : Vous venez d’évoquer les défis qui hantent le secteur de l’enfance, quelles devraient être  les pistes de solution

JN : Il faut juste une volonté politique de l’exécutif. Les autres acteurs accompagnent les politiques sociales décrites par le gouvernement. Ce qui veut dire que cette volonté politique constitue le préalable avant tout autre action. Avec la volonté politique du gouvernement par exemple,  la question des albinos a été maîtrisée sur tout le territoire; avec cette volonté, des écoles ont été construites sur presque toutes les collines du pays. C’est avec cette même volonté que la question des enfants en situation de rue constitue une priorité du gouvernement. Je me dis donc que c’est avec cette même volonté encore que l’on pourra redresser tous ces défis ci-haut énumérés.

EN : Y-a-t-il une incompatibilité entre votre position actuelle à la CNIDH et votre position au sein des organisations de la société civile engagées dans le domaine de l’enfance ?

JN : La loi qui régit la CNIDH précise que la qualité de commissaire est incompatible avec l’exercice de tout autre fonction publique élective, de tout emploi public et de toute activité professionnelle. Donc, la loi ne refuse pas aux commissaires la liberté d’association. Cependant, elle nous refuse de travailler comme des contractants. Ce qui fait que par exemple, quand vous êtes Avocats et que vous êtes élus comme membre de la CNIDH, automatiquement vous perdez votre qualité d’Avocat jusqu’à la fin de votre mandat au sein de la commission car le barreau est une association professionnelle, ce qui n’est pas le cas pour les organisations de défense dans lesquelles je suis membre.

Plutôt ma position actuelle à la CNIDH renforce ma lutte pour les droits de l’enfant car je suis venu du milieu des défenseurs des droits de l’enfant, un poste reconnu comme tel par la loi régissant la CNIDH. Cela ne veut pas à dire que je représente mon organisation d’origine au sein de la commission mais je reste un œil et une voix des enfants avec des pouvoirs supplémentaires conférés à chaque commissaire par la même loi régissant la CNIDH. Cela veut dire que parmi mes missions, je dois me rassurer que la commission soit aussi sensible aux questions de l’enfance au même titre que les autres questions touchant les droits de l’homme au Burundi. Pour dire qu’après mon passage à la commission, je vais retourner là d’où je suis venu.

EN : Avec un parcours essentiellement dominé par la défense des droits de l’enfant, est ce qu’il vous est facile de jouer pleinement votre rôle de commissaire à la CNIDH en travaillant sur d’autres catégories de droits de l’homme ?

JN : Le travail à la commission se fait en équipe. Nous sommes au nombre de sept commissaires venus des différents milieux professionnels. Nous sommes assistés par des techniciens chevronnés en matière des droits de l’homme. Nous partageons nos expériences. Ce qui veut dire que s’il y a quelque chose que  tu  ne maîtrises pas, tu es assisté par un collègue. La CNIDH est subdivisée en deux sous-commissions. Je préside celle chargée de promouvoir les droits de l’homme sur tout le territoire national. C’est une tâche qui n’est pas du tout facile car, les droits de l’homme constituent un champ trop vaste. Nous devons proposer  à la commission des innovations et actions de promotion de toutes les catégories des droits de l’homme en général : donc, des droits civils et politiques, des droits économiques, sociaux et culturels et des droits collectifs. Je préside une équipe de 3 commissaires et techniciens et nous faisons beaucoup de formations sur chaque catégorie des droits de l’homme avant de les dispenser chez d’autres collègues et partenaires de la CNIDH.

EN : En qualité de défenseur des droits de l’enfant, quel est votre rêve en matière  des droits de l’enfant dans les 30 années à venir ?

JN : Je rêve que dans les 30 années à venir, il n’y aura plus d’enfants en situation de rue, qu’il n’y aura plus des jeunes filles qui soient engrossées en cours de formation scolaire. Qu’il n’y ait plus des cas de mariages avant l’âge légal, qu’il n’y ait plus des stigmatisations à l’égard des enfants batwa et des enfants vivant avec un handicap, qu’il y ait une réduction sensible du taux de mortalité infantile lié au manque de soins appropriés et au manque d’hygiène et assainissement. Qu’il y ait des mécanismes communautaires solides de protection des enfants et beaucoup d’innovations en matière de justice juvénile.

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About the Author: Mathias Ntibarikure

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